À l’abri de l’orage

On est en 2009. Matilde a douze ans. Elle et sa mère courent vers la voiture

À l'abri de l'orage

On est en 2009. Matilde a douze ans. Elle et sa mère courent vers la voiture ; le vent féroce éparpille leurs cheveux et fait craquer les branches d’arbres. L’orage est là.

La Passat balaie les rues noires de ses phares. À l’intérieur, c’est plus lumineux : les rires de la mère et de la fille ne font qu’un. Écouter la radio en roulant, c’est leur moment juste à elles. Depuis qu’elle est toute petite, Matilde aime se faire raconter des histoires par les animateurs. Elle aime la chaleur de leurs voix, leur présence rassurante.

Chaque fois, Matilde répète les mêmes mots : « Un jour Maman, quand tu vas te promener en auto, c’est moi que tu vas écouter. » Et chaque fois, sa mère lui répond : « Ok ! Je te crois. »

***

J’ai rencontré Matilde en 2013, dans un restaurant du Village, entre un Bloody Caesar et une panna cotta. J’étais là pour une entrevue. Quelques jours avant, la journaliste qui m’interviewait m’avait demandé : « Est-ce que ça te dérangerait que j’amène quelqu’un ? C’est une jeune fille qui souhaite travailler dans les médias. »

La jeune fille allait donc terminer son secondaire cette année-là. Comme toutes les filles de 17 ans qui savent ce qu’elles veulent de la vie, elle avait des yeux brillants et un sourire qui éclairait le restaurant au complet. Sauf que plus je lui parlais, plus je voyais que ce n’était pas une fille comme les autres qui était devant moi.

Elle me racontait son admiration pour Marie-Mai, qui par ses chansons, lui avait « sauvé la vie ». Elle me parlait de la musique, qui l’aidait à « guérir de ce qui ne se guérit pas ».

Et j’ai compris.

Trois ans plus tôt, Matilde avait perdu sa mère. Son roc, sa confidente, celle qui l’avait toujours encouragée à poursuivre ses rêves, jusqu’à ce qu’ils lui appartiennent. Perdre quelqu’un qu’on aime, ça laisse un immense trou dans le cœur. Perdre cette personne parce qu’elle s’est suicidée, ça laisse un champ de mines encore plus difficile à rapiécer.

Matilde m’avait dit qu’il n’y avait pas de mots assez forts pour décrire le choc qui l’avait transpercée. Jamais elle n’avait vu venir ce geste si désespéré. Même que la veille, elle avait dormi chez une amie et avait fait un appel inhabituel, juste comme ça, pour faire plaisir à sa mère : « Je t’aime Maman ! Bonne nuit, on se voit demain ! » Et elle avait senti sa mère heureuse de cette dose d’amour improvisée.

Jamais Matilde ne lui en a voulu de la laisser comme ça, avec cette blessure béante qu’elle portera toute sa vie. Épuisée par ses amours et par tout ce que la vie avait mis de travers sur son chemin, sa mère a fini par tomber.

N’importe qui aurait été jeté au tapis par un tel coup. Pas Matilde. « Des fois, je me dis que ça ne se peut pas, qu’elle va revenir dans un mois. Quand je ne vais pas bien, je me demande pourquoi elle n’est pas là. Mais son suicide m’a fait tellement mal que je sais que jamais, moi, je ne ferais ça. Ce que je veux, c’est vivre jusqu’à cent ans, pour réaliser tous mes rêves. »

***

Aujourd’hui, Matilde a dix-neuf ans. Elle commence sa deuxième session au Cégep de Jonquière, où elle apprend le métier d’animatrice. Elle a un amoureux, qui vit à Montréal. La distance ne la dérange pas ; elle la parcourt dans sa Mazda3, et quand la radio s’allume, elle pense à sa mère. Elle se dit que c’est grâce à elle qu’elle sait rêver. Le paradoxe est douloureux : sa mère ne croyait plus en la vie pour elle-même, mais elle aimait tellement sa fille qu’elle lui a transmis un appétit de vivre et une confiance à toute épreuve.

Le 18 décembre, ç’a fait cinq ans. Cinq ans de vie sans elle. Cinq ans à se demander si sa mère avait pensé au fait qu’elle ne serait plus là pour ses filles, qui avaient pourtant tant besoin d’elle.

Matilde a bravé sa peine et symboliquement, elle est allée au spectacle de Marie-Mai ce soir-là. Le Théâtre St-Denis avait le cœur à la fête. Matilde avait le cœur qui coulait comme le Titanic. Elle est allée en coulisses rencontrer Marie-Mai, et comme d’habitude, ça lui a sauvé la vie.

Matilde a souffert. Elle souffre encore. Mais elle a trouvé un refuge pour s’abriter de l’orage. Et un jour, c’est elle qui sauvera des vies.

Volkswagen Passat 2016

2015 Mazda3 Sport

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