Hochelaga pour toujours

Je sors de chez un ami, à Westmount. À travers les BMW luxueuses, les Porsche sportives et les Audi reluisantes de son stationnement, mon Jeep a l’air de venir tout droit du Parc Jurassique.

Hochelaga pour toujours

Je sors de chez un ami, à Westmount. À travers les BMW luxueuses, les Porsche sportives et les Audi reluisantes de son stationnement, mon Jeep a l’air de venir tout droit du Parc Jurassique. 

Sur la route qui me ramène dans mon Hochelaga, les mondes contrastés que je traverse me brassent autant que les nids-de-poule.

D’ouest en est sur Sainte-Catherine, les néons colorés s’éteignent un à un.

Il n’y a que dix kilomètres qui séparent Westmount d’Hochelaga. Dix kilomètres... et dix ans aussi. Parce qu’à Westmount, l’espérance de vie est de 10 ans de plus que dans Hochelaga. Il y a quelque temps, un article du magazine L’Actualité abordait cette réalité. Pas de détour. Ça cognait.

Mon quartier a survécu à des fermetures d’usines, des pertes massives d’emplois, à l’éviction de centaines de familles, à la démolition de magnifiques édifices centenaires. La pauvreté a frappé, la criminalité aussi. On a failli sacrifier son âme. Mais Hochelaga est un battant.

C’est vrai, que ce n’est pas tout rose, ici. La nuit peut être très noire. Mais il y a toujours quelque chose qui brille.

Chez nous, on se tient. Une grande solidarité s’est tissée. Des groupes communautaires, de l’économie sociale. C’est tout ça qui a relancé le quartier, et qui a incité de nouveaux commerçants et de nouveaux habitants à venir s’établir.

Chez nous, c’est vivant. On se parle de balcon en balcon entre les cordes à linge arc-en-ciel. On est inondés de rires d’enfants dans la ruelle. On admire les belles maisons à vitraux de la rue Lafontaine. On s’émeut en voyant notre Stade olympique illuminé comme un phare bienveillant.

Hochelaga est un roman. C’est une histoire, c’est mille histoires, qui t’imprègnent et qui ne te quittent jamais.

Devant la vitrine rétro du Vincent Sous-Marins, le petit Dylan m’envoie la main. Je stationne le Jeep, le temps de manger avec lui une frite juste assez graisseuse. La frite est dorée, mais la vie de Dylan l’est moins. Il me raconte que depuis qu’on s’est rencontrés à la Guignolée du Docteur Julien, il a déménagé chez sa tante. Sa mère est partie pour soigner ses démons. Il n’était plus capable de la protéger : l’enfer, ça brûle, surtout quand tu n’as qu’onze ans. Quand elle sera guérie, Dylan va lui acheter des fleurs ; il ramasse ses sous pour ça. Cet enfant-là, c’est du courage et de la résilience à l’état brut.

Je vais reconduire Dylan à deux coins de rue. Sur Pie-IX, en montant, je roule devant mon école primaire.

***

J’ai cinq ans.

Aujourd’hui à la maternelle, Madame Diane nous a demandé quel était le métier de nos parents.
Mon amie Annie G a répondu la première.
- Ma maman travaille à l’usine de sucre.
- Et ton papa ?
- Euh... J’en ai pas de papa...

J’ai cinq ans, mais je ressens toute la douleur qu’il y a dans les mots d’Annie. Chacune des syllabes qu’elle prononce vole en éclats dans ses yeux, qui se couvrent de brume.

Annie G vit sa solitude sans être seule. Dans Hochelaga, ils sont nombreux, ces enfants à parent unique. Chaque fois que je vais jouer chez elle, entre les murs bruns de son HLM qu’elle appelle « Le Plan », elle me demande si mon père peut nous emmener faire un tour en auto.

Dans le vieux Challenger mauve, on roule les fenêtres baissées. L’usine Hershey embaume l’air, Hochelaga sent la réglisse. Annie est une enfant du béton et de la gazoline : un petit corps  de cinq ans obligé de devenir adulte beaucoup trop tôt. Mais le vent du quartier sent le bonbon, et c’est assez pour la faire sourire.

***

Hochelaga, c’est un endroit qui a souvent eu le cœur perforé, mais qui est rempli de réconforts et de souvenirs. C’est là où mon enfance est gardée vivante.

Là où chaque jour dans la ruelle Tremblay, je marchais avec mon grand-père qui revenait à pied de la shop, sa boîte à lunch en métal sous le bras, en me parlant de la valeur du travail et de la volonté.
Là où je dessinais à la craie sur l’asphalte mes jeux de marelle et où je me fabriquais des Calinours en carton, en espérant en avoir un vrai un jour.
Là où la fin de semaine, j’installais ma poupée dans le garage, en regardant mon père réparer des voitures, les mains noires d’huile et de poussière.
Là où je me balançais au clair de lune en trouvant ça magique.
Là où mes parents se sont rencontrés dans une caisse populaire.
Là où je faisais des spectacles aux voisins devant le hangar, en me disant que j’allais tout faire pour réaliser mes rêves.

Non, mon amie Annie n’avait pas de papa. Mon ami Bruno n’avait pas à manger. Mon voisin Daniel avait et a encore trop de bières à boire. C’est vrai qu’il y a tout ça aussi, chez nous.

Mais quand je lis des textes qui réduisent mon quartier à des seringues par terre, des prostituées criardes et des écoles défaillantes, ça m’attriste autant que ça me fâche.

Comme lorsqu’un acronyme réduit mon quartier à ce qu’il n’est pas. Chaque fois que j’entends quelqu’un le nommer HoMa, mon souffle s’arrête un instant. J’ai l’impression que toutes ces lettres qu’on enlève à Hochelaga pour sonner cool et branché, c’est pour faire disparaître son essence.  Comme si on voulait faire oublier ses origines ouvrières et ses moins nantis, alors qu’ils font, et qu’ils sont, le cœur d’Hochelaga. Si c’est si vivant et coloré ici, c’est grâce à eux.

Hochelaga, c’est mon repère, mon refuge. On ne s’est jamais laissés, et je pense bien que ça va durer toute la vie. Pour le meilleur et pour le pire.

Dans ma ruelle, j’éteins le moteur qui arrête de ronronner. Cette nuit, et pour longtemps encore, le Jeep dormira à l’ombre du Stade.

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