Hymne au taxi

Ce n’est pas parfait, le taxi. Pas toujours propre. Pas toujours confortable. Mais la vaste majorité des chauffeurs travaillent fort.

Taxi

Chaque nuit, c’est le même scénario qui se joue. La Grande-Allée s’excite comme elle le peut avec ses éclairages mauves et verts et rouges. Un ballet qui se déploie sans cesse de la même manière : les phrases vides de sens mais remplies d’ivresse, les cris haut perchés, les gens éméchés.

Au coin de la rue, Tania attend. Le moteur de la Camry lui ronronne au bout des pieds. Son café se refroidit dans le Thermos, pendant que ses clients se réchauffent dans les bars. Shooter !

Tania a vingt-cinq ans, et mille et une nuits au compteur. Je la rencontre l’une de ces nuits. En refermant la portière grise de sa voiture, mon chum et moi, on fait comme tout le monde : on lui parle du fait que c’est rare de voir une femme chauffeuse de taxi.

Puis je pense à la chanson de Vanessa Paradis. Joe le taxi, ç’a été dévoilé récemment, était une femme. Maria-Josée. Elle raccompagnait les stars dans la folie des nuits parisiennes. Le parolier de Vanessa était grimpé dans sa voiture, une Opel Ascona, et en était ressorti avec cet air qui ne s’oublie pas.

Son saxo jaune
Connaît toutes les rues par cœur
Tous les petits bars
Tous les coins noirs

Pendant qu’on roule sur les artères de Québec et que le pouls de la ville ralentit, c’est le risque qui me traverse l’esprit.

- T’as jamais peur, Tania ?
- Jamais. Les hommes sont très polis avec moi. Et les femmes me font confiance tout de suite.
Au feu rouge, elle ajoute en riant :
- Y a aussi le fait que je suis ceinture noire en karaté... Ça aide à se sentir protégée.

Je lui demande si ses parents, eux, sont inquiets.
- Ma mère est chauffeuse de taxi ! Au début, elle n’aimait pas que je travaille de nuit, même qu’elle n’était pas du tout d’accord. Elle a fini par s’habituer, mais elle me téléphone pour être rassurée. Et mon chum m’appelle souvent lui aussi.

C’est là qu’elle nous explique que si son chum ne dort pas la nuit, c’est parce qu’il fait également du taxi. Tout comme le conjoint de sa mère, tout comme le fils de ce dernier. Le taxi, chez Tania, il fait partie de la famille.

Vas-y Joe
Vas-y fonce
Dans la nuit vers l’Amazone

Tania travaille sept nuits sur sept, de six heures du soir à six heures du matin. 84 heures par semaine, « comme la plupart des chauffeurs de taxi », nous dit-elle. La majeure partie de ses revenus va dans les dépenses : les taxes, les plaques, l’assurance commerciale...

Elle met du cœur et du temps dans son métier. Et elle y met de l’argent. Son permis de taxi lui a coûté plus de 200 000 $. Ce permis, c’est un investissement, un peu comme une maison. Il y en a un nombre limité sur le marché. Elle fait ses paiements comme on rembourse une hypothèque, en se disant que ce qu’elle s’offre, c’est un travail qu’elle aura pour la vie.

Sauf que les temps sont durs. Depuis plusieurs mois déjà, les chauffeurs perdent 30% de leurs revenus habituels, chaque jour. Depuis Uber, en fait. Uber, cette application sur les téléphones cellulaires qui met en contact des personnes qui cherchent un transport, avec d’autres personnes qui en offrent – mais qui n’ont ni formation significative, ni de permis de taxi, et très généralement pas d’assurance commerciale pour couvrir les clients en cas d’accident.

Ce qui veut dire que le permis de taxi payé si chèrement a perdu de sa valeur. Si Tania décidait aujourd’hui de vendre le sien, c’est plus de 15 000 $ qui s’envoleraient.  Personne ne veut s’acheter de permis en ce moment... À quoi bon investir là, alors qu’une concurrence déloyale s’installe ?

Joe le taxi
Y va pas partout
Y marche pas au soda

La conversation avance, comme la route devant nous.

Ce n’est pas parfait, le taxi. Pas toujours propre. Pas toujours confortable. Pas toujours possible de payer avec une carte. Pas toujours vite à arriver. Mais la vaste majorité des chauffeurs travaillent fort. Ils font de longues, longues heures pour réussir à obtenir un salaire décent, ils composent avec des clients pas toujours respectueux, pas toujours à jeun, des clients qui n’ont pas toujours raison.

Malheureusement, c’est à ces chauffeurs que l’arrivée d’Uber fait mal. Oui, c’est sain, la concurrence. Le problème, c’est que ce sont les travailleurs du taxi qui écopent, alors que c’est le système duquel ils sont tributaires qui a un besoin criant de revoir sa structure.

Le rhum au mambo
Embouteillage

Tania espère que le gouvernement interviendra enfin, avec un plan précis et équitable. Que son métier pourra cesser de mourir à petit feu. Que son taxi restera le théâtre de ses nuits.

En descendant de la Camry, j’ai regardé le dôme lumineux sur le toit en me disant que sous chacune de ces enseignes, il y a une histoire. Et j’ai embrassé Tania comme si on était de vieilles amies.

Joe le taxi
C’est sa vie


 

13 truly crazy taxis

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