Le premier gars de char était une femme

Le 5 août 1888, Carl Benz dormait tranquillement chez lui, à Mannheim en Allemagne.

Bertha Benz

Daimler AG

Le 5 août 1888, Carl Benz dormait tranquillement chez lui, à Mannheim en Allemagne.

Deux ans plus tôt, il avait obtenu le premier brevet accordé à un véhicule automobile pour un tricycle équipé d’un monocylindre de 954 cm3 qui produisait 0,6 cheval à 250 tours/minute. Il n’avait ensuite fait rien de plus que le tour du bloc, sur cette machine à l’air fragile.

Ce matin là, son épouse Bertha poussa doucement la troisième version du Benz Patent-Motorwagen hors de l’atelier avec l’aide de ses fils Eugen et Richard, 15 et 13 ans, les aînés de leurs quatre enfants. Elle voulait s’éloigner pour ne pas réveiller son ingénieur et inventeur de mari en faisant démarrer le moteur de sa dernière création, qui développait maintenant la puissance faramineuse de 2,4 chevaux à 500 tr/min, pour une cylindrée de 1,6 litre.

 

Parce que Bertha Benz avait décidé de partir elle-même aux commandes de cette machine, question de démontrer enfin tout son potentiel à son créateur, qui en doutait beaucoup trop à son goût. C’est elle, après tout, qui avait financé le développement de ces Patent-Motorwagen avec l’argent de la dot reçue de son père, qui était maître-charpentier. Et ce petit magot fondait à vue d’œil.

Je vais chez maman

Les spectateurs ébahis n’allaient pas manquer, puisqu’elle comptait se rendre chez ses parents à Pforzheim, tout près de Stuttgart.

 

Un trajet de plus de cent kilomètres. Autant dire qu’elle partait pour la Lune, sans vols d’essai, sans armée de techniciens, sans outils ou pièces de rechange et sans protection aucune, à part des blocs de bois en guise de freins pour les roues arrière. Elle allait rouler, sans la moindre signalisation, sur des chemins conçus pour des carrioles et des chevaux.

Faire démarrer ce moteur primitif, qui était même dépourvu de carburateur, était déjà un exploit. Suffit de voir un expert s’y attaquer, sur une réplique moderne du premier Patent-Motorwagen, pour s’en convaincre

 

 

Si Bertha Benz y est arrivée, c’est qu’elle connaissait et comprenait le fonctionnement de cette mécanique, dont elle avait suivi le développement de près. Le voyage ne fut pas sans incident pour autant. En chemin, elle a d’abord dû s’arrêter pour remplir à nouveau le réservoir que son Carl avait eu la bonne idée d’ajouter pour le carburant. C’est dans une pharmacie de Wiesloch qu’elle trouva l'éther de pétrole, produit nettoyant très volatil et inflammable, que consommait son bolide. L’endroit devint aussitôt le premier poste d’essence au monde.

Un peu plus loin, elle déboucha le conduit d’essence avec une aiguille à chapeau et utilisa une de ses jarretelles comme isolant pour éliminer un court-circuit dans l’allumage. Elle s’arrêta aussi chez un cordonnier pour qu’il fixe une épaisseur de cuir aux blocs de bois qui peinaient à ralentir le vaillant Patent-Motorwagen 3 dans les côtes.

Madame Benz inventa, du même coup, les plaquettes et garnitures de freins. Au retour de son périple, elle suggéra aussi à son mari d’ajouter un autre rapport, plus démultiplié, pour grimper les côtes. Comme ça, on n’aurait plus à demander à des passants de pousser.

 

Spectaculaire et historique

Bertha et ses fils arrivèrent à Pforzheim à la brunante, après avoir roulé à une vitesse de pointe de 15 km/h, sur une distance totale impressionnante de 106 kilomètres. Lent? Essayez ça à trois, sur un tricycle sans accélérateur qui freine très mal, avec un timonier relié à une crémaillère pour diriger la roue avant.

Après avoir expédié un télégramme à son mari pour le rassurer et lui annoncer la réussite totale de leur expédition, Bertha, Eugen et Richard prirent un repos mérité. Le troisième jour, ils repartirent vers Mannheim à bord du Motorwagen 3, sur un parcours légèrement différent de 96 kilomètres, et s’y rendirent sans encombre.

Carl Benz a certes imaginé et développé la machine mais c’est Bertha Benz qui a inventé l’automobile telle qu’on la connaît depuis cent-trente années.

 

C’est elle qui a compris et annoncé, par son exploit remarquable, les merveilles dont était capable cette machine qui allait ensuite transformer profondément notre monde, pour le meilleur et pour le pire.

Les femmes sont de plus en plus nombreuses dans une industrie gigantesque, en pleine mutation. Elles sont de plus en plus présentes comme ingénieures et stylistes, mais aussi au sommet. Comme Mary Barra qui dirige cet immense navire qu’est General Motors. 

Toutes ces femmes, mais également tous les «gars de char» de la planète, ont une dette envers Bertha Benz, qui fut enfin intronisée au panthéon de l’automobile en 2016. Que l’étoile de cette femme admirable continue de montrer le chemin, à une époque toujours en sérieux manque d’égalité.
 

Bertha Benz

Daimler AG

Benz Patent-Motorwagen

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